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Pierre Caron nous parle de son amour pour la capitale du Québec et des livres qui en sont le fruit


Promenades à Québec
(vlb éditeur)

L’âme de Québecc

Québec et sa région
QVous publiez presque d'un coup trois livres sur la ville de Québec : Québec et sa région, L'âme de Québec et Promenades à Québec. Parlez-nous de votre amour pour la capitale du Québec et des livres qui en sont le fruit.
R J'ai aimé Québec en contraste du hameau misérabiliste et fade - que je détestais déjà à l'âge de sept ans et le répétais à la ronde - où j'ai vécu ma première enfance avant d'entrer au pensionnat. Ce fut le coup de cœur de mon adolescence puis de ma vie de bohème, lorsque j'y étudiais en lettres. C'est dans son décor à la fois pittoresque et attendrissant que s'est rivé dans mon cœur à la fois l'amour inconditionnel de ce lieu si sensible et de la littérature (les écrivains, les livres…), domaine dans lequel je suis plus versé et plus compétent même qu'en droit. Ce sont ces émotions que je livre dans les cinquante récits qui composent Promenades à Québec (VLB éditeur) en plus de raconter autant de lieux de la ville à haute teneur historique. D'autre part, j'ai conçu de raconter l'histoire à partir de tels lieux plutôt que l'inverse, c'est-à-dire de rapporter des faits historiques et de souligner la façon dont ils sont commémorés. L'idée a paru tout à fait originale à l'historien Jacques Lacoursière qui m'a alors fourni toute la recherche historique, et j'ai rédigé l'ouvrage Québec et sa région (Éditions de l'Homme).
QCeux qui vous connaissent affirment que vous êtes littéralement possédé par le besoin d'écrire. Avant de vous demander de quelle manière est née cette passion presque incontrôlable, brossons le parcours incroyable de votre vie.
Vous ignorez votre véritable origine - à savoir qui étaient votre mère et votre père - vous avez été adopté à l'âge de trois mois et votre famille adoptive vous a mis en pensionnat dès votre cinquième année de scolarité. Vous devez votre éducation surtout aux communautés religieuses des internats où vous avez fait vos études jusqu'à votre douzième année. Est-ce que votre naissance sans famille marque celle de cette envie d'enquêter propre à l'avocat, le journaliste, l'historien et l'écrivain - particulièrement de romans sociologiques, historiques et policiers - que vous deviendrez plus tard ? En résumé, avez-vous été obsédé par la question de vos origines ?
R D'aucune manière. Je suis parfaitement indifférent aux circonstances de ma naissance et suis venu à l'histoire par mon admiration pour Napoléon puis par mon engouement pour toute l'histoire de France. C'est le même élan qui m'a emporté vers notre histoire, celle de notre nation. Pour le reste, c'est cette manie que j'ai depuis le plus jeune âge d'observer avec acuité le comportement de mes semblables, sans porter de jugement, et de développer mon imagination tout autour, qui a débordé et ancré mon besoin d'écrire.
QÀ 19 ans, vous êtes déjà journaliste et vous publiez votre premier roman. Savez-vous alors que l'écriture est votre véritable vocation ?
R Oui. L'écriture a existé avant tout le reste. J'en avais pris la résolution dès l'âge de 13 ans (tel qu'il appert dans mon journal personnel que je tenais déjà à l'époque), persuadé que je ne serais véritablement heureux à faire autre chose. Lecteur boulimique - j'avais déjà lu Les Misérables d'Hugo à huit ans - mes héros étaient les auteurs de romans, pas leurs personnages. Et je rêvais de devenir un héros… J'ai publié mon premier livre aux Éditions Garneau alors que j'avais à peine 19 ans (et que j'étais étudiant en lettres à l'Université Laval), après avoir gagné un concours de jeunes auteurs à Radio-Canada deux ans auparavant et alors que je tenais une chronique (« L'Homme Nouveau ») dans un hebdomadaire depuis l'âge de 16 ans. Le journalisme, le notariat et le droit n'ont été que des manières de gagner ma vie. Je les appelais mes « professions par défaut ». J'écrivais toujours, comme je continue de le faire, mon journal, qui compte aujourd'hui des milliers de pages.
QRevenons un peu en arrière. Au début de la vingtaine, vous travaillez pour Le Soleil, en tant que pigiste, puis pour La Presse, à temps plein, et divers quotidiens canadiens. On vous remarque ensuite en tant que nouvelliste et lecteur du bulletin de nouvelles des ambassadeurs à Radio-Canada, puis rédacteur de discours pour le premier ministre Robert Bourassa et le président d'Hydro-Québec. Vous pratiquez le notariat dès 1979, puis vous goûtez au succès littéraire en France avec la publication de Vadeboncoeur en 1983. Près de 125 000 exemplaires sont vendus mais vous quittez le notariat pour vous inscrire plutôt au Barreau. Pourquoi avez-vous publié ce roman en France plutôt qu'au Québec ?
R C'est une question de marché. Tout écrivain souhaite être publié en France. Dès la publication de mon premier roman, j'ai osé croire la France possible et j'en ai rêvé.
Je me souviendrai toujours de ce téléphone reçu de Roger Lemelin (l'auteur des Plouffe) me demandant si j'avais un manuscrit en cours de rédaction. Je lui vouais une immense admiration mais ne l'avais jamais rencontré, ne lui avais jamais parlé. Il venait de lire La vraie vie de Tina Louise, publié chez Libre Expression en l980 (puis en poche chez Typo, et qui le sera à nouveau à Paris, chez L'Archipel à l'automne 2008), que j'avais publié après 4000 heures d'agonie chez Québec-Amérique, et il était en compagnie de Pierre Belfond, l'éditeur parisien, qui l'avait lu lui aussi. J'ai répondu par l'affirmative et suis allé, à leur demande, leur remettre le manuscrit de Vadeboncoeur, qui faisait alors à peine 250 pages. Peu après, Belfond m'a informé qu'il était intéressé à le publier mais qu'il y manquait de la chair autour de l'os. Je m'y suis donc remis et après l'avoir ainsi retravaillé, il faisait 700 pages. Il s'en est vendu près de 125 000 en France (il fut publié ensuite chez Libre Expression, en 1996). À cette époque, j'ai beaucoup voyagé en Europe grâce à ce premier succès inattendu. Par la suite - et on m'avait prévenu qu'il en serait fort probablement ainsi - j'ai été un bon moment incapable d'écrire un nouveau roman. Je ne comprenais pas le succès de Vadeboncoeur et ne pouvais écrire une seule phrase sans penser que ses lecteurs constateraient qu'au fond, je ne savais pas écrire. C'est pourquoi j'ai cessé pendant plusieurs années d'écrire de la fiction.
QQu'est-ce qui vous empêche alors de devenir écrivain à temps plein et vous pousse à œuvrer comme avocat, à partir de 1991 ?
R Je ne croyais pas pouvoir en vivre et j'assumais les responsabilités d'un père de famille. Ce choix est donc d'abord dû à la nécessité de gagner ma vie, tout simplement. Je souhaitais conserver, pour la femme de ma vie et mes enfants, un certain confort que ne pouvait m'apporter l'écriture et jugeais très pertinente la phrase d'Hemingway : « For a creative mind, law, what an alternative! »
Q Pendant 15 ans, vous plaidez les causes de multiples clients en France, au Canada et en République Dominicaine, où vous êtes même mandaté par le ministère de la Justice dominicain pour participer à sa Réforme du Droit. Après avoir fondé des cabinets d'avocats au Québec et en République Dominicaine, ainsi que prononcé des conférences à travers le monde, vous cessez de pratiquer le droit définitivement en 2005. Vous décidez à ce moment de consacrer tout votre temps à l'écriture. Racontez-nous cette période charnière de votre vie.
R Deux événements ont précipité cette décision. La première fut mon refus d'accepter de considérer un poste de juge à la Cour de la Jeunesse, parce que je n'entendais pas entamer une autre - une troisième ! - carrière après celle d'avocat. La deuxième fut une alerte à ma santé, côté cardiaque. De plus, mes enfants élevés, j'avais atteint, me semblait-il, la maturité intellectuelle nécessaire au recul qu'exige une approche réfléchie de l'écriture. S'il faut savoir lire (entendre par là être capable de se réserver de longs moments de lecture quotidienne) pour écrire, il faut aussi avoir vécu plusieurs vies : c'était mon cas aux deux chapitres.
QDécrivez-nous de quelle manière vous conciliez processus créateur et travail d'écriture.
R J'écris n'importe où et n'importe quand, en toute occasion et tous les jours, à la main. Je rédige ainsi trois versions de mes écrits avant de les dicter à mon ordinateur. C'est sur ce support que je les retravaille ensuite à n'en plus finir. Je réécris en effet sans cesse, je fais au moins cinq réécritures de chaque chapitre et, chaque fois, j'élague (on écrit toujours trop), jusqu'à ce qu'un éditeur me confisque le manuscrit en disant que je risque de tuer la spontanéité du texte.
De manière concomitante je lis énormément, cette activité demeurant chez moi intimement reliée à celle de l'écriture. Ainsi, je continue d'écrire mon journal tous les jours, trois chroniques par semaine pour les journaux (dont un français, de Bordeaux) des nouvelles (une dizaine par année, dont une trentaine seront publiées en 2009) et j'ai toujours eu comme manie d'entretenir des correspondances avec des écrivains de renom : Simenon, Jacques Laurent (membre de l'Académie française, prix Goncourt en l976) Michel Peyramaure (grand prix de l'Académie et d'une pléthore d'autres, auteur de 62 romans traduits en 17 langues), Claude Duneton (grand défenseur de la qualité de la langue écrite, auteur de différents ouvrages à l'usage de l'éducation nationale en France, lui-même professeur d'université et auteur d'une trentaine de romans.

Pour ce qui est du processus créateur, j'aime cette phrase de Michel Tournier : « Les amateurs attendent l'inspiration, nous, les écrivains, on travaille... »
QComment avez-vous rencontré Georges Simenon et pendant combien d'années avez-vous correspondu avec lui ? Que retenez-vous du célèbre auteur ? Est-ce lui qui vous a donné l'envie d'écrire des romans policiers ?
R J'ai raconté tout cela dans Mon ami Simenon (VLB éditeur). En bref, disons que je lui ai fait parvenir une première lettre en tant qu'admirateur, à laquelle il a répondu. Puis les choses se sont enchaînées et nous sommes devenus amis. Je l'ai visité chez lui à différentes reprises. C'était un personnage simple et sincère, qui détestait la renommée, la jugeant vulgaire, et qui ne croyait pas aux vertus de la réussite, l'homme étant incapable, de par sa nature, de s'en rassasier. Il préconisait plutôt de bien choisir ses habitudes et de s'y tenir, affirmant que c'était là le secret de la sérénité. Mais il ne m'a pas donné envie d'écrire des romans policiers.
QQuels sont vos écrivains préférés ? Ceux qui vous ont enseigné l'art d'écrire ?
R Les classiques : Chateaubriand, Anatole France et tant d'autres. Des modernes aussi, Simone de Beauvoir, Julien Green, Simenon…En fait, il m'est impossible de répondre de manière exhaustive à cette question car je lis en moyenne plus d'une centaine d'ouvrages par année et mes coups de cœur se succèdent… Si je dois en tirer une constante, je dirais que les écrivains et les œuvres m'ayant le plus marqué sont ceux dont l'écriture est parfaite - à force de lire je suis devenu très exigeant - et dont les propos m'éclairent encore sur le sens de la vie.
QVos romans et livres d'histoire mettent en lumière une évidente passion pour l'Histoire. De quelle manière effectuez-vous vos recherches ?
R Tout débute avec une recherche globale. Dans le cas de ma trilogie (La naissance d'une nation, VLB éditeur, et Anne Carrière, en France), j'ai d'abord minutieusement étudié le contexte historique. J'achète tous mes livres de référence car je ne travaille que de chez moi. Je m'installe dans ma bibliothèque et je lis tout ce que je trouve sur mon sujet. Je choisis ensuite des dates clés, les points tournants qui serviront à structurer ma fiction. J'essaie d'imaginer comment mes personnages réagiront aux situations historiques, comment ils percevront et vivront ces événements. Ensuite, chaque chapitre exige une recherche spécifique. Je dois approfondir, connaître tous les tenants et aboutissants de ce que je vais raconter afin que mon récit colle exactement à la réalité. Je dois savoir précisément ce que les gens mangeaient à l'époque, comment ils se déplaçaient, comment ils étaient habillés, le temps qu'il faisait durant la journée, ce qui alimentait les rumeurs, etc. Il m'arrive ainsi de devoir effectuer des recherches de plusieurs jours pour quelques pages seulement.
Après ce premier travail vient le temps de la rédaction. Les débuts de chapitres sont très importants. Les deux premières phrases doivent frapper l'imaginaire du lecteur ou être très fortes au niveau stylistique. Le cheminement de l'écriture se révèle parfois tout un défi à relever puisqu'il m'arrive de traiter d'événements qu'aucun historien n'a analysés avant moi. Par exemple, pour ma description de la bataille de Sainte-Foy (le 28 avril l760), j'ai dû travailler avec différents documents historiques dont un journal intime, afin de reconstituer entièrement la chronologie de la bataille.
QEst-ce que les Québécois connaissent bien leur histoire ?
R Je ne crois pas. Et ce principalement, à mon avis, parce que l'intérêt à ce sujet n'est pas dans notre culture. Les velléités souverainistes sont aussi loin de la culture historique que la grammaire l'est de la littérature.
QPeu avant de quitter le Barreau, vous avez réécrit Vadeboncoeur. Pourquoi ce choix quand tant de nouveaux projets sont en attente ?
R En commençant mon projet La Naissance d'une nation, je désirais retracer l'histoire de nos racines. J'avais déjà travaillé sur d'autres projets, structuré d'autres personnages, imaginé d'autres événements, mais il m'est apparu que Vadeboncoeur était le seul vrai départ de ma saga. J'ai donc retravaillé le récit et le style pendant six mois afin qu'il entame avec justesse la trilogie.
QAvez-vous commencé la suite d'Émilienne ?
R Oui, j'en suis à l'étude de la période qui va de 1763 à 1802, celle que vivra mon héros, Antoine (dans La fureur d'Antoine, premier tome de ma prochaine trilogie intitulée La survivance d'une nation). J'y aborderai la vie des Canadiens français après la conquête anglaise et comment ils sont demeurés de culture française en dépit de cette dernière.
QParlez-nous de vos autres livres à venir.
R Ils seront, dans l'immédiat, d'un autre genre. Je ne suis pas exclusivement un auteur de romans historiques. J'écris… Après Émilienne, et avant La fureur d'Antoine je vais publier les deux premiers tomes d'une série policière dont le héros se nomme Paul Letendre. Le premier est déjà entre les mains de mes éditeurs, VLB et l'Archipel.




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